Grigny : une ville en première ligne contre la pauvreté

Depuis la présentation de la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté par le Président de la République, le 13 septembre 2018, la ville de Grigny s’est imposée comme un territoire d’expérimentation et d’action pour réduire la précarité. Avec un taux de pauvreté atteignant 44 % en 2021, la municipalité a structuré une stratégie territoriale ambitieuse, associant l’État et de nombreux partenaires publics et associatifs.

Signée en janvier 2023, la convention partenariale de Grigny repose sur 17 actions concrètes pour lutter contre la pauvreté sous toutes ses formes : accès aux droits, accompagnement social, soutien aux jeunes et aux familles, insertion professionnelle. En parallèle, Grigny est l’un des 39 territoires pilotes du programme « Territoires Zéro Non-Recours » (TZNR), une initiative nationale visant à identifier et accompagner les personnes éligibles aux aides sociales qui ne les demandent pas.

Cette stratégie s’inscrit également dans une dynamique de transformation urbaine majeure, avec un vaste programme de rénovation touchant près de 90 % de la population. L’objectif : ne pas dissocier urbanisme et action sociale, en garantissant une approche intégrée de lutte contre la pauvreté.

Pourquoi ?

Grigny est l’une des communes les plus pauvres de France. Son taux de pauvreté dépasse de loin la moyenne nationale et régionale, avec une forte concentration de familles monoparentales. Cette réalité sociale crée un fort taux de non-recours aux droits sociaux, accentué par des barrières administratives et un manque de visibilité des dispositifs d’aide.

Face à cette situation, la municipalité a choisi d’aller au-delà des réponses classiques en mettant en place un modèle global de lutte contre la pauvreté. Cette stratégie ne se limite pas à la distribution d’aides, elle vise une transformation profonde du territoire, combinant accès aux droits, accompagnement social et éducatif, et insertion professionnelle.

L’un des constats majeurs de cette initiative est que les solutions administratives classiques ne suffisent plus : il est essentiel de multiplier les démarches d’« aller-vers » pour toucher les populations concernées, notamment en identifiant celles qui n’utilisent pas les aides disponibles. La pauvreté n’est pas seulement une question de manque de ressources, mais aussi un problème d’isolement, de méconnaissance des dispositifs existants et de complexité des démarches administratives.

Comment ?

Une coopération multi-acteurs

La stratégie de lutte contre la pauvreté de Grigny repose sur une gouvernance partagée impliquant la ville, l’État, le Département de l’Essonne, l’agglomération Grand Paris Sud, l’Éducation nationale, la CPAM, la CAF, l’Agence régionale de santé (ARS), France Travail et de nombreuses associations locales. Cette collaboration permet une meilleure coordination des interventions et favorise une approche adaptée aux réalités du terrain.

Un des éléments structurants du programme est la création d’un observatoire local de la pauvreté, qui permet d’analyser en temps réel les évolutions socio-économiques et d’orienter les politiques publiques en conséquence. Cet outil fournit des données précises sur les profils des populations en difficulté, facilitant ainsi la mise en place de mesures ciblées.

Les 17 mesures phares du programme :

  • Accès aux droits et lutte contre le non-recours :
    • Mise en place de référents uniques pour accompagner les habitants dans leurs démarches ;
    • Déploiement du Parvis est à nous, un dispositif d’« aller-vers » pour toucher les populations éloignées des services publics ;
    • Signature d’une convention avec la CAF pour cibler et accompagner les travailleurs précaires éligibles à la prime d’activité.
  • Soutien aux jeunes et aux familles :
    • Généralisation des petits-déjeuners gratuits pour tous les élèves des écoles maternelles et élémentaires, soit 3 500 repas servis quotidiennement ;
    • Aides renforcées à la scolarisation (fournitures, transport, activités extrascolaires) ;
    • Distribution gratuite de protections hygiéniques pour lutter contre la précarité menstruelle ;
    • Déploiement d’actions pour les jeunes décrocheurs, via un accompagnement spécifique intégrant orientation et suivi personnalisé ;
    • Création du Pass’sport Grigny 2024, permettant aux jeunes d’accéder aux clubs sportifs grâce à un soutien financier de la ville.
  • Prévention des expulsions et impayés de loyers :
    • Travail partenarial avec la préfecture et les bailleurs sociaux pour identifier et accompagner les ménages en difficulté ;
    • Déploiement d’un suivi spécifique sur les indus CAF pour éviter que des familles se retrouvent en situation de surendettement involontaire ;
    • Élaboration d’une stratégie de prévention des expulsions locatives, en intervenant bien avant que les situations ne deviennent critiques.

Une approche durable et évolutive

En complément des actions immédiates, Grigny mise sur une stratégie de long terme. La ville a ainsi initié avec le Département de l’Essonne la Coopérative des acteurs du social de Grigny, un réseau regroupant plus de 300 professionnels du secteur social, favorisant l’échange et la mutualisation des pratiques.

L’évaluation des actions est un élément clé du programme : chaque mesure est suivie et analysée pour mesurer son efficacité et son impact. Cette approche permet d’adapter en continu les interventions et d’assurer leur pertinence dans le temps.

Quel bilan ? 

L’évaluation en cours montre que les politiques engagées ont des effets concrets sur les habitants. Cependant, des défis subsistent, notamment la nécessité de pérenniser ces actions au-delà de la phase d’expérimentation et d’anticiper l’évolution des formes de précarité sur le territoire.

L’expérience de Grigny prouve que lutter contre la pauvreté demande une approche globale, intégrant l’urbanisme, l’action sociale et la mobilisation des acteurs locaux. Une politique ambitieuse qui pourrait inspirer d’autres territoires confrontés aux mêmes réalités socio-économiques.

Le projet en images

L’interview de Philippe Rio, maire de Grigny, et Sarah Achab, coordinatrice de la Stratégie territoriale de lutte contre la pauvreté

Pourquoi avoir mis en place une stratégie spécifique de lutte contre la pauvreté à Grigny ?

Philippe Rio : La lutte contre la pauvreté à Grigny est un projet global, qui touche toutes les générations, du plus jeune âge aux seniors. C’est une stratégie multi-partenariale, qui s’inscrit dans la continuité de la rénovation urbaine. Faire de la rénovation urbaine pour de la rénovation urbaine, c’est bien, mais c’est insuffisant. Il faut un volet social et éducatif fort pour accompagner ces transformations.

Sarah Achab : Depuis la signature de la convention partenariale en janvier 2023, notre approche repose sur une vision intégrée des politiques publiques. La Stratégie territoriale de lutte contre la pauvreté ne vient pas en supplément des actions existantes, mais les englobe, notamment la Cité éducative et la Convention territoriale globale avec la CAF. C’est une approche transversale qui mobilise une diversité d’acteurs.

P.R. : Aujourd’hui, quand on parle de rénovation urbaine, on est 30 autour de la table. Quand on parle du social, on est 30 autour de la table. Quand on parle d’éducation, on est 30 autour de la table. Cette vision partagée permet de structurer l’action publique avec la même intensité sur tous les champs.

Quelles sont les principales innovations de cette stratégie ?

P.R. : Historiquement, la politique de la ville repose sur deux piliers : l’interpellation et l’expérimentation. Nous avons interpellé sur une pauvreté inacceptable, et nous expérimentons aujourd’hui des solutions adaptées à notre territoire.

S.A. : Nous avons intégré en 2023 l’expérimentation « Territoires Zéro Non-Recours ». Cela nous a permis d’approfondir notre travail sur l’accès aux droits, notamment avec des actions comme le « Parvis est à nous », une présence régulière des services publics sur l’espace public pour aller au-devant des habitants.

P.R. : Le non-recours, c’est un problème massif. À Grigny, nous avons constaté qu’un nombre important de travailleurs précaires ne demandaient pas la prime d’activité, alors qu’ils y avaient droit. Nous avons donc signé une convention avec la CAF pour cibler ces publics et leur ouvrir leurs droits. C’est un enjeu de justice sociale.

Quelles sont les mesures phares de cette stratégie ?

P.R. : Nous avons lancé 21 mesures en 2021. Parmi elles, les petits-déjeuners gratuits dans toutes les écoles maternelles et élémentaires, soit 3 500 repas servis chaque jour. Une recherche-action est actuellement menée avec l’Éducation nationale pour évaluer leur impact.

S.A. : Un autre volet essentiel concerne la prévention des impayés de loyers et des expulsions locatives. Nous avons construit une stratégie qui n’existait pas auparavant, en partenariat avec la préfecture, les bailleurs sociaux et la CAF. Cela nous permet d’intervenir en amont pour éviter des situations d’urgence sociale.

P.R. : Nous avons également mis en place la gratuité des protections hygiéniques dans plusieurs équipements municipaux et nous allons l’étendre aux élèves de CM2. Ces petites actions du quotidien ont un impact direct sur la vie des habitants.

Comment les acteurs sociaux sont-ils impliqués dans cette démarche ?

P.R. : Une des grandes innovations de notre approche est la création avec le Département de l’Essonne de la Coopérative des acteurs du social de Grigny. C’est un réseau qui regroupe plus de 300 professionnels du secteur social – des travailleurs sociaux aux bénévoles associatifs. Nous avons voulu recréer une ‘communauté de soignants’ dans le social, comme on l’a fait avec les soignants dans la santé.

S.A. : Ce réseau permet aux professionnels de se connaître, de sortir de leur isolement et de mutualiser leurs pratiques. Dans un métier de plus en plus difficile, c’est une véritable bouffée d’oxygène.

P.R. : Quand on se retrouve avec d’autres élus de Ville & Banlieue, on partage nos expériences et nos solutions. C’est une forme d’intelligence collective qui permet d’avancer plus vite et de se sentir moins seul face aux défis.

Quels sont les prochains défis pour cette stratégie ?

P.R. : Nous arrivons à la fin des trois ans d’expérimentation et nous voulons prolonger le programme sur cinq ans pour garantir sa pérennisation. L’enjeu est de transformer cette expérimentation en une politique publique durable.

S.A. : Une évaluation nationale est en cours, et Grigny fait partie des premiers territoires sélectionnés pour une monographie approfondie. Cela nous permettra d’affiner notre action et d’améliorer nos dispositifs.

P.R. : Nous avons déjà identifié de nouveaux axes de travail, notamment sur la précarité des retraités, un enjeu qui va devenir central dans les prochaines années. La pauvreté évolue, nos politiques doivent évoluer avec elle.

S.A. : Ce que nous voulons, c’est que notre modèle inspire d’autres territoires. La lutte contre la pauvreté ne peut pas être cloisonnée, elle doit s’inscrire dans une vision intégrée et participative.

Pensez-vous que cette stratégie peut être reproduite dans d’autres villes ?

P.R. : Le modèle de Grigny est-il duplicable ailleurs ? Oui, mais à condition d’avoir un leadership local fort et un engagement des partenaires institutionnels. Il faut du temps, de la détermination et un cadre de travail bien structuré.

S.A. : Les outils sont là. Ce qu’il faut, c’est un engagement politique et opérationnel pour les mettre en œuvre efficacement. Si d’autres villes veulent s’inspirer de notre démarche, nous sommes prêts à partager notre expérience.

 

Fiche d'identité de la communeLe projet en chiffresPour aller plus loin
  • Nom : Grigny
  • Département : Essonne
  • Région : Ile de France
  • Population : 26 500 habitants
  • Maire : Philippe Rio
  • Site internet : Site de la ville
  • 44 % : taux de pauvreté à Grigny en 2021, l’un des plus élevés de France.
  • 90 % : part de la population concernée par la rénovation urbaine en cours.
  • 21 : nombre de mesures mises en place dans le cadre de la stratégie territoriale de lutte contre la pauvreté.
  • 39 : nombre de territoires pilotes participant à l’expérimentation Territoires Zéro Non-Recours (TZNR), dont Grigny.
  • 3 500 : nombre de petits-déjeuners gratuits servis chaque jour dans les écoles maternelles et élémentaires.
  • 100+ : nombre de travailleurs sociaux et acteurs associatifs impliqués dans la Coopérative des acteurs du social de Grigny.
  • 5 ans : durée envisagée pour la pérennisation du programme après la première phase d’expérimentation.
  • Plus de 20 % des habitants en situation de précarité seraient éligibles à la prime d’activité sans la percevoir (d’où la convention avec la CAF pour améliorer l’accès aux droits).
  • Plusieurs dizaines de ménages en situation de non-recours ont déjà été identifiés et accompagnés dans le cadre des actions d’« aller-vers ».
  • 500 euros par mois : montant potentiel de certaines prestations non demandées par des bénéficiaires éligibles.
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